Astrid – Orhan Pamuk, Le musée de l’Innocence.

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guillemet-ouvrantC’était le moment le plus heureux de ma vie, je ne le savais pas. Aurais-je pu préserver ce bonheur, les choses auraient-elles évolué autrement si je l’avais su ? Oui, si j’avais pu comprendre que je vivais là le moment le plus heureux de mon existence, jamais je n’aurais laissé échapper ce bonheur. Ce merveilleux moment en or qui me comblait d’une profonde félicité n’avait peut-être duré que quelques heures, quelques secondes, mais ce bonheur m’avait paru durer des heures, des années.

 

Nous sommes en 1975 à Istanbul. Alors qu’il doit se fiancer avec Sibel, Kemal rencontre Fusun, une cousine pauvre avec laquelle sa famille n’a plus de relations. Kemal, comme Sibel, appartient à la « société » stambouliote, la haute bourgeoisie qui a tiré profit de la laïcisation du pays au temps d’Ataturk, a développé une économie dynamique qui exporte (le soda Meltem) dans les lieux à la mode, comme le fameux restaurant Le Fuaye.

Avec Fusun, ils se retrouvent dans l’appartement désaffecté où s’empoussièrent les antiquités et les souvenirs d’enfance. Fusun Keskin devient l’objet unique de son amour. D’avril 1975 au mois d’aout 2003, Füsun est le point central de la vie de Kemal. Une obsession qui irradie tout le roman et devient prétexte à dévoiler les multiples strates de la société d’Istanbul ainsi que la ville elle-même.

Une ville labyrinthique

 

Ce thème de la ville, on le retrouve dans de nombreux romans de Pamuk, Le livre noir, Cevdet Bey et ses fils, Istanbul. Il l’observe depuis si longtemps, depuis le quartier de Nitansani, où il habite encore dans l’immeuble de son enfance qu’il parvient à la saisir de l’intérieur.

 Dehors le ciel était limpide, comme il sait l’être les jours de printemps à Istanbul. Dans les rues, la chaleur faisait transpirer les Stambouliotes qui ne s’étaient toujours pas départis de leurs habitudes hivernales, mais la fraîcheur restait encore tapie à l’intérieur des bâtiments, des magasins, sous les frondaisons des tilleuls et des marronniers. Une fraîcheur semblable s’exhalait du matelas à l’odeur de moisissure sur lequel nous nous aimions, heureux comme des enfants oublieux de tout.

 

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Certains passages rappellent l’errance de la Nadja de Breton. 

Jamais je n’aurais pensé que, des années plus tard, je me remémorerais ces virées où j’écumais toute la ville quartier par quartier comme des moments de grand bonheur. Le fantôme de Fusun ayant commencé à m’apparaître dans des secteurs pauvres et reculés tels que Vefa, Zeyrek, Fatih ou Kocamustafapasa, je traversais la Corne d’Or et m’enfonçais dans les vieux quartiers d’Istanbul.

 

Un amour qui brûle Kemal de l’intérieur, pousse sa vie à la renverse. Et nous le suivons alors dans le néant où il s’enfonce quand il perd Fusun, parfois inquiets, parfois moroses ou pleins d’ennuis.

Les contradictions d’une société

 

Le roman décrit l’évolution de cette société, la place des femmes, entre modernité et traditions. Car en plus de raconter une histoire, Pamuk s’empare subtilement des questions politiques qui embrasent son pays. La politique est question que l’on retrouve surtout dans Neige.

Une lecture hypnotique

 

Ce récit composé en spirale est aussi une réflexion sur la mémoire, qui n’est pas sans rappeler Proust. Les temps se superposent. Orhan Pamuk évoque d’une « mélancolie à la Turc » que l’on retrouve aussi au cinéma, dans Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan.

Une musique que l’on entend encore longtemps après le livre refermé et dans le musée que Pamuk a créé autour de ce roman : L’innocence des objets 

 C’était le moment le plus heureux de ma vie, je ne le savais pas. 

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